CENTRAFRIQUE: RENAÎTRE DE SES CENTRES

Publié le par TAKA PARLER

L’alignement des planètes semble plus que jamais favorable pour la Centrafrique depuis
plusieurs mois. Tout semble illustrer qu’il y règne la paix, du moins relative, avec la quasi
disparition des violences meurtrières. Il faut s’en réjouir. Quelles en sont les raisons ? Sont-ce --
le voyage de Pape François à Bangui vers la fin novembre 2015 qui a marqué les esprits et
poussé à la réconciliation entre les chrétiens et musulmans? – la réorganisation plus efficace
des Casques Bleus en Centrafrique (MINUSCA) afin de pallier les lacunes qu’on leur reprochait ?
– la volte-face des milices armées (ex-Séléka et Antibalaka) qui, de guerres lasses, ont mis bas
les armes ? – la lassitude des brigands, fort nombreux (coupeurs de routes et autres criminels
de droits communs) ? Sans doute une conjonction de tout cela.
Se souvient-on ? La République Centrafricaine a eu sa période glorieuse de concorde sociale, de
sérénité et du bien-vivre pendant les années 60 jusque dans les années 70. Bien des gens
pouvaient manger à leur faim, les différentes composantes ethniques pouvaient se fréquenter,
partager le même espace territorial, nouer des alliances matrimoniales. Les ressortissants des
pays frontaliers venant en Centrafrique étaient accueillis volontiers, Bangui étant le réceptacle
d’une tradition d’accueil. Ainsi on y trouve des quartiers dits Camerounais, Bacongo, Moustafa
pour les Ouest-africains ou Sara pour les ressortissants du Tchad. Le Km5 fut le quartier
populaire pour les jeux d’argent, le dancing et les filles et où allait s’encanailler un grand
nombre de Banguissois.
La RCA accueillait les réfugiés du Congo Kinshasa durant la rébellion de Pierre Mulélé dans les
années 60, puis ceux du Soudan fuyant les rebelles de John Garang au début des années 70. Elle
recevait des Rwandais victimes du génocide de 1994.
La population centrafricaine a fait preuve de maturité lors des dernières élections
démocratiques du mois de décembre ; les gens sont allés voter massivement au péril de leur vie
alors même que les menaces des milices armées grondaient. Ils ont voté pour leur nouvelle
constitution puis les présidentielles et législatives groupées. Beaucoup ont souffert dans leur
chair et leur âme, ceux qui ont perdu des parents ou tous leurs biens, tout au cours des trois
dernières années de la crise politico-religieuse. Des communautés diversifiées qui vivaient
ensemble des décennies durant se sont levées un jour pour s’entredéchirer jusqu’aux
massacres. Ces abominations en RCA, pays de Boganda, qui l’eût cru ? Ce pays dont on disait
dans les années 60 qu’il était la Suisse africaine, calme, sereine, un pays effacé, relatait-on.
La population centrafricaine profondément meurtrie ne peut souffrir une nouvelle crise ; elle
veut tourner la page et s’engager résolument vers la paix. C’est en cela que le nouveau régime
du président Touadéra devra changer de logiciel par rapport à ses prédécesseurs, faire preuve
de tacts, de lucidité pour trouver des solutions à l’immensité des problèmes de la Centrafrique.
Comme elle, d’autres pays africains ont connu des périodes sombres dans leur histoire; ils s’en
sont sortis, ont élevé et bâti à la place des ruines de guerre des cités admirables et une
économie prometteuse. C’était le cas dans les années 80 de l’Angola et de l’Ethiopie entre
Préparer l’avenir
Maintenant qu’un nouveau président est élu démocratiquement, et qu’une assemblée
nationale se met en place, il va falloir que les Centrafricains s’en tiennent résolument à la paix

relative dans le pays et qu’ils surmontent le traumatisme qu’ils ont subi, tout en maintenant la
cohésion entre les diverses communautés ethniques et religieuses. C’est dans ce contexte que
la résilience à l’échelle de la communauté nationale prendra tout son sens. Autant la résilience
peut concerner quelqu’un individuellement, elle pourra s’adresser aussi bien à toute la
communauté nationale. Le travail sur le dépassement du traumatisme que chaque individu ou
groupes d’individus ont subi peut s’inscrire dans une démarche collective, car chaque homme
ou femme est forcément lié à son entourage, au milieu où il/elle vit.
La crise centrafricaine dans sa brutalité (massacres, viols, pillages) n’a épargné personne. Outre
le traumatisme physique, le traumatisme psychologique reste profond. Une des clés du
dépassement de cette blessure pourrait être cherchée dans la prise de conscience de l’histoire
de la Centrafrique. Les différentes communautés ethniques et religieuses y ont vécu en bonne
intelligence, ont partagé souvent le même espace territorial, nous l’avons dit ; par conséquent,
leurs membres sont capables de trouver des solutions pour combler leurs fractures ethniques
et religieuses et de continuer à vivre ensemble. Une résilience aura d’autant plus de réussite
lorsqu’elle sera menée collectivement et construite autour des solutions ou méthodes ayant
fait leurs preuves par le passé, ou ayant été utilisées avec succès dans d’autres régions et qu’on
pourra adapter. Une des clés de réussite réside surtout dans les offres d’activités qu’on
proposera aux différentes communautés et qui pourront améliorer le quotidien de leurs
Créer des activités contribuera au renforcement des liens ; en même temps, on pourra
organiser des groupes de travail ou de réflexion afin que ces membres participent à
l’élaboration des solutions. Des facteurs pouvant permettre le développement de la résilience
nationale centrafricaine : 1-L’apport de la diaspora : chercheurs, scientifiques, intellectuels
inemployés à l’étranger pourront être mis à contribution. 2-L’Université de Bangui. 3-Des
journalistes : la presse étant un vecteur de taille pour la promotion de ces initiatives. 4-Le
soutien des mécènes.
Tout un pan d’activités sont sinistrées ou abandonnées durant des décennies de crises, dans
l’économie, dans l’art et la culture. Il y a en RCA des artistes de grandes valeurs, et dans tous les
domaines : peinture, sculpture (ébène, tek, bois rouge ou jaune), céramique. La musique
moderne est quasi inconnue sur le plan international et peine à s’imposer par manque de
moyens. Pourtant, dès les années 50 il y avait des musiciens talentueux comme Jean-Marc
Lesoi, Jean Magalet, Dominique Eboma etc. qui jouaient des ballades en langue Sango. En
peinture, quelques d’artistes se sont imposés, notamment Hyppolite Nadonamse, Béatrice
Mossongo, Nestor Penzi, Pierre Malitovo en sculpture, Dieudonné Wambeti Sana. En
littérature, les nouvelles publications sont insuffisantes, mis à part les ouvrages d’anciens
auteurs de renom comme Pierre Samy Macfoy, Makambo Bamboté, Etienne Goyémidé …
Créer des Petites et Moyennes Entreprises pour relancer l’économie du pays reste le défi à
relever. La RCA est une zone peu mise en valeur en termes de Technologie de l’Information et
de la Communication et demeure en marge des opportunités qu’offre cet outil pour créer des
activités économiques. L’internet est incontournable pour les chefs d’entreprises des PME, les
exploitants agricoles. L’économie du savoir est un secteur d’avenir et l’internet en devient
l’outil central permettant la diffusion de l’information et des connaissances auprès de la
Tel le phénix, oiseau d’origine éthiopienne qui a le pouvoir, d’après la légende, de se consumer
sur le feu mais renaître toujours de ses cendres, la Centrafrique tombée en ruine aspire à se
renouveler. Si tel est le cas, son sort dépend de la volonté ou non de ses fils ou ses filles de
bâtir les conditions pour un devenir meilleur.

CARLOS MBETI
Entrepreneur, auteur

Publié dans Opinions

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